Petite histoire du commerce du livre à Leipzig

Les premiers imprimeurs ne s’installent que tardivement à Leipzig. Alors que l’invention de Gutenberg date de 1450 et que les premiers libraires mettent en vente leurs ouvrages à la foire de Francfort dès 1460, on ne trouve trace à Leipzig d’un premier imprimeur itinérant qu’en 1481 et il faut attendre la fin du XVème siècle pour que des ateliers apparaissent. En comparaison, une ville comme Augsburg détient déjà en 1480, 24 presses et 100 ouvriers spécialisés.

Photo extraite du livre de Thomas Keiderling, Aufstieg und Niedergang der Buchstadt Leipzig. En 1914, à l’apogée du commerce du livre à Leipzig, on projette de recouvrir une large partie du Graphisches Viertel.

Dès 1497, la ville organise trois foires du livre chaque année…

Le privilège obtenu par Leipzig en 1497 d’organiser des foires trois fois par an va favoriser son essor. Dans un rayon de 120 km, aucune foire concurrente ne peut se tenir.  Les marchands de livres viennent y échanger bibles, calendriers, livres de chant ou de cuisine. Il est de plus en plus souvent fait appel à des intermédiaires, agents ou commissionnaires, qui s’occupent d’écouler les invendus, afin d’éviter au vendeur le coût du retour. L’activité locale autour du livre se développe à partir de ce moment aussi en dehors de la période des foires.

Au XVIème, suite à la Réforme luthérienne, la demande de livres en langue allemande croît, favorisant leur production et diffusion à Leipzig ; les livres en latin sont eux imprimés à Francfort. Au XVIIème siècle, Leipzig va supplanter sa rivale et s’affirmer comme place centrale pour le commerce du livre. Le rayonnement de son université est un atout majeur, mais aussi une censure moins contraignante qu’à Francfort où 3 à 7 exemplaires de chaque livre doivent être remis aux autorités de censure ; un lourd tribut qui porte préjudice aux commerçants.

A cette époque se situe aussi la première séparation entre les imprimeurs, organisés en corporation, et les libraires (1606). Les ouvrages imprimés à Leipzig sont de plus en plus prisés et deviennent des références. La ville est particulièrement renommée pour ses encyclopédies et dictionnaires et Au XVIIème siècle le premier quotidien y est imprimé. En 1681, Leipzig dépasse Francfort en terme de production de livres et journaux. A cela s’ajoute la bataille des dates : en 1710, le Conseil de Leipzig refuse de repousser le début de sa foire, elle commence alors que celle de Francfort n’est pas encore achevée. Un grand nombre de marchands privilégie Leipzig.

« A la fin du XVIIIème siècle, le marché des commissions y était si bien développé qu’aucune activité de commerce de livre n’était possible sans un commissionnaire lipsien« 

Au milieu du XVIIIème siècle, un célèbre libraire et éditeur, Philipp Erasmus Reich, va jouer un rôle prépondérant et totalement réformer le marché du livre en Allemagne. Il crée d’une part le premier regroupement professionnel, lutte contre la contrefaçon, réintroduit la vente en place de l’échange. Enfin, il décrète le boycott de la foire de Francfort, incitant ses collègues à l’imiter. On dit alors que les libraires de Francfort sont si mis à mal qu’ils sont contraints de vendre du petit matériel de couture, de l’eau de Cologne et des saucisses… Enfin, en 1792 est fondée la Bourse des libraires où ont lieu toutes les transactions prises en main par des commissionnaires. « A la fin du XVIIIème siècle, le marché des commissions y était si bien développé qu’aucune activité de commerce de livre n’était possible sans un commissionnaire lipsien », d’après T. Keiderling. (voir notre entretien)

Au XIXème siècle, le monde du livre se concentre à Leipzig. Ainsi, en 1825 est fondée l’Association des éditeurs et libraires allemands, ancêtre du Börsenverein (Fédération allemande du commerce du livre) et en 1888 une Maison des libraires qui porte l’inscription sur un vitrail « Leipzig, au centre du commerce du livre allemand ». Le réseau ferré permet par ailleurs depuis 1839 de livrer les livres partout en Allemagne en quelques jours. Enfin, en 1912, la Bibliothèque allemande est inaugurée (équivalent de la Bibliothèque Nationale de France) qui a pour fonction d’archiver tous les écrits en langue allemande.

L’industrialisation des métiers de l’imprimerie conduit à la création à l’Est de la ville d’une immense zone professionnelle dénommée le « Quartier graphique ». Sur 3,2 km2 sont regroupés maisons d’édition, bureaux, entrepôts de stockages, ateliers d’impression, de reliure, entreprises de construction de machines pour l’imprimerie, ainsi que les associations principales de la branche. Leipzig est avant la première guerre sans conteste le point névralgique de transit des livres dans le pays et hors des frontières grâce notamment à ses infrastructures ferroviaires et à l’activité des commissionnaires. En 1916, de grandioses projets sont encore esquissés : une immense « Cour des livres » à proximité de la gare de Eilenburg devait abriter les maisons de commissionnaires, entrepôts, guichets ferroviaires et bureau de poste dédiés. Mais la première guerre met un coup d’arrêt au rêve du « Bücherhof ».

Sous le régime national socialiste, une bonne partie des ouvrages de propagande nazie, les livres scolaires,  ainsi que les éditions de la Wehrmacht pour soutenir le moral des troupes, est fabriquée à Leipzig. Les forces alliées sauront  se rappeler ce rôle actif de la ville du livre. Le 4 décembre 1943, Leipzig connaît le plus grave bombardement de la seconde guerre mondiale, le « Graphisches Viertel » disparaît presque entièrement sous les bombes. On estime à 50 millions le nombre de livres réduits en cendres.

L’après-guerre est marqué par le départ de la plupart des gens du livre vers l’Allemagne de l’Ouest, en partie organisé par l’armée américaine… La séparation des deux Allemagnes entrainent par ailleurs la division de nombre d’entreprises et de maisons d’édition. Surtout, le démantèlement dans les années 50 de la plateforme de stockage et de distribution qui avait fait de Leipzig le point central du commerce du livre signe la fin de sa période glorieuse. Mais pas encore de sa célèbre dénomination…

 

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