Après quarante années de voyage, le Routard marche toujours

Né il y a 40 ans, le guide touristique préféré des Français a su évoluer avec son époque. Exit la moustache et le pantalon pat d’ef, le Routard est devenu un charmant quadra rasé de près et un très bon parti. Vendu chaque année 2,5 millions d’exemplaires, le guide a su tisser avec ses lecteurs, et leur descendance, des liens fraternels, parfois tendus… Pierre Josse, son rédacteur en chef historique, livre le récit d’une aventure éditoriale exceptionnelle, hissée au rang de phénomène de société.

Evolutions du personnage au fil des années…

« On a essayé de se recentrer dans une société qui n’avait pas voulu faire la révolution avec nous », s’amuse Pierre Josse qui égrenait lors d’une conférence à l’Emi-cfd, les modifications apportées par les ex-soixante-huitards à mesure que le petit guide prenait du galon et que le flower power perdait ses derniers pétales.

Les remarques phallocrates, machistes, allusions grivoises ou expressions un peu vulgaires des tout premiers guides font ainsi long feu. Pierre Josse ne donne pas d’exemples, mais reconnaît : « On a évolué, on s’est amélioré », jetant un œil bleu rieur sur les frasques passées. L’évolution se lit aussi dans la sémantique, le sobre « Où boire un verre » remplace l’expression « Où écluser un gorgeon » qui a mal vieilli.

Le courrier des lecteurs, un infaillible baromètre

Les critiques reçues via le courrier des lecteurs sont décisives et leur indiquent le cap à suivre pour plaire. C’est ainsi que le Routard s’est enrichi d’informations culturelles qui lui faisaient parfois défaut. « Dans le premier guide Pérou, ma description de la cathédrale Saint-Jean de Lima se limitait à : XVIe siècle, très jolie », persifle Pierre Josse avec le recul.  Sans aller jusqu’aux détails de chaque chapiteau à la manière des Guides Bleus ou Verts, la description sera étoffée. La suppression des bonnes adresses de camping sauvage est, quant à elle, la conséquence d’une levée de boucliers des lecteurs au motif que « ceux qui en profitent sont ceux qui ne les auraient jamais trouvés ».

Qui eut pu prédire en 1973 que cette bonne idée soufflée par le directeur d’Actuel, Jean-François Bizot, à un de ses pigistes débrouillards, Philippe Gloaguen, deviendrait un phénomène de l’histoire de l’édition ? D’abord refusé par 19 éditeurs, le premier guide sort brièvement chez la petite maison d’édition Gedalge dont le patron meurt malencontreusement « du syndrome de Barthes », raconte Pierre Josse. Mais ce premier essai est un coup de maître. À partir de 1975, Hachette investit dans quatre volumes et le succès ne se démentira plus.

Le guide qui faillit me coûter la vie : Paris !

Le véritable décollage advient en 1985 quand l’équipe sort un guide encore jamais vu, jamais lu de… Paris. Deux pages et demie sur la Goutte d’Or, son histoire, ses marchés, ses couscous contre 10 lignes sur les Champs Elysées-Opéra. Les 100 000 exemplaires écoulés finissent d’imposer le style du petit guide pour voyageurs curieux et désargentés. « Ce guide a failli me coûter la vie, pensez, tester 300 restos en 1 mois, j’ai pris 13 kilos ! », assure Pierre Josse qui les perdra vite dans d’autres contrées.

La longévité du Routard, « presque un miracle dans l’édition », selon Pierre Josse 

En 2000 le personnage de Solé perd sa moustache !

Ambassade d’Angleterre versus guide Irlande

L’Irlande, élue de son cœur, restera sa destination préférée. Il écrira le premier volume et les 15 réactualisations, fasciné par « ces gens ouverts, généreux, tellement pauvres qu’ils n’ont pas le sens de la propriété ».  Il espère avoir incité des milliers de lecteurs à soutenir le mouvement de libération en introduisant de façon homéopathique ses points de vue favorables aux républicains irlandais [opposés à la présence britannique, NDR]. Cette médecine douce ne sera pas du goût de l’ambassadeur d’Angleterre (sic) qui enverra une lettre de protestation à la rédaction.

Olivier Page prendra sa suite et apportera un souffle plus littéraire et cinématographique au guide, qui selon Pierre Josse « avait fini par souffrir de consanguinité ». Sur les 350 000 visiteurs français de l’île, 40 000 partent avec le Routard, soit « une situation quasi hégémonique ! ».

Le guide Autriche prend le deuil

Autres positions politiques défendues par l’équipe du Routard : pas de guide Afrique du Sud sous le régime d’apartheid  (le guide sort en 1996) et en 2000, lorsque le chef du FPÖ, parti d’extrême droite, est élu en Autriche, le Routard se revêt d’une couverture noire et blanche et est dédié à « tous les Autrichiens qui n’ont pas voté pour Jorg Haider ». Cette indépendance de ton, dont l’équipe est fière, elle la doit tout autant à ses chiffres de ventes qu’à l’adéquation de son lectorat à ses valeurs.

Entre temps, ce sont plus de 220 destinations, révisées chaque année pour la plupart, mais aussi des guides thématiques, des éditions spéciales pour des entreprises, des partenariats avec des collectivités locales, des traductions en flamand, espagnol, italien et polonais [NdR : traduction abandonnée depuis deux ans pour cette dernière, NdR]. En revanche, en Allemagne, c’est un échec, que Pierre Josse explique par la qualité des guides déjà disponibles sur le marché allemand, mais surtout par la difficile greffe de l’humour français outre-Rhin.

« On ne m’achète pas avec un café »

La plaque accolée aux vitrines des restaurants ou hôtels cités dans le guide représente une manne conséquente (45 euros la plaque et 15 euros l’autocollant, sans obligation d’achat), mais « cette partie commerciale de l’activité est gérée par une société complément indépendante du Guide » [Clad Conseil, dirigé par Bénédicte Gloaguen. NdR], assure Pierre Josse qui rappelle les règles de déontologie prévalant au sein de la rédaction : n’accepter aucun cadeau et voyager incognito. N’a-t-il jamais subi des tentatives de corruption ? « J’aurais fait fortune à Drouot, si j’avais accepté tout ce que l’on m’a proposé ! » Table en marbre d’Agar (Inde du Nord), tapis persans, traitement de faveur, il refuse tout.

Seule exception, et une fois la note réglée, « quand il s’agit d’un jeune chef dans un trou perdu, je peux venir le féliciter en cuisine pour qu’il sache qu’il va avoir une publication. C’est bon pour le moral et, parfois, cela leur évite de jeter l’éponge. Dans ce cas, j’accepte le café, mais on ne m’achète pas avec un café ! »

Voyager seul

Si les rédacteurs du Routard (20 permanents et 80 pigistes, dont la moitié recrutée parmi le corps enseignant et de plus en plus de routardes) partent majoritairement en binôme, Pierre Josse, lui, reste un voyageur solitaire. « Comme photographe, je m’arrête tous les 100 mètres et même si je suis avec le plus compréhensif des compagnons de voyage, je finis par culpabiliser. Et puis à deux, on ne vous offre jamais les trucs fabuleux que vous recevez tout seul ». Son dernier coup de cœur après 35 ans à sillonner la planète : les Canaries. « Si on m’avait dit que je craquerais pour ce truc ringard, vieillot… » Le Breton de l’intérieur qui « s’emmerde sur les plages » oublie volontairement les cinq stations balnéaires les plus courues et sillonnent les sept îles, toutes radicalement différentes. « Faites un tour par Lanzarote… », suggère-t-il.

Ou bien la Champagne-Ardenne et Charleville. « Une des plus belles villes, c’est uniquement à cause de sa mère que Arthur Rimbaud ne l’aimait pas », affirme Pierre Josse. Le dernier bon tuyau du Routard.

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