Traduire l’intraduisible

Le Livre à Metz et  le Frac Lorraine invitaient quatre auteurs à partager leur expérience du plurilinguisme et de la traduction, source inépuisable d’interrogations sur l’équivocité du monde. 

Bernard Hoepffner, Barbara Cassin, Jean Portante, Fabienne Jacob et Patrick McGuinness

« Sans la traduction qui est la langue de la littérature mondiale, nous n’aurions qu’un lopin de terre », constate Jean Portante, animateur de cette table ronde qui réunit Barbara Cassin, Fabienne Jacob, Bernard Hoepffner et Patrick McGuinness. Ce dernier, professeur de littérature française à Oxford et écrivain, est invité à évoquer sa traduction de Mallarmé pour ouvrir le débat.

« Je l’ai fait une fois. J’étais jeune et bête. Je ne le ferai plus », lance-t-il avant de revenir sur son enfance passée entre deux langues, le français belge maternel et l’anglais mâtiné d’irlandais de son père. « Il introduisait des expressions comme « pisser dans ses frites » que toute la famille adoptait. Je n’ai découvert que plus tard qu’elle n’existait pas en dehors du patois familial et  j’ai éprouvé alors ce sentiment d’étrangeté d’un entre-deux langues, l’impression d’être à la fois dedans et dehors», raconte-t-il.

La langue de l’enfance, celle du corps et des sensations

C’est un bouleversement semblable que décrit Fabienne Jacob, élevée avec le francique lorrain (ou platt) qu’elle doit abandonner en école primaire : « Je ne savais pas encore à l’époque que la langue était un marqueur social ». Elle raconte sa triple trahison, géographique en vivant à Paris, de classe en quittant le monde paysan et intellectuelle en choisissant la langue de « l’ennemi », le français. Pourtant, elle atteste combien la langue de l’enfance, « celle du corps et des sensations », reste vivace en elle, continue de « travailler de l’intérieur », à tout jamais intraduisible. « Le jaune d’œuf sera toujours plus brillant en platt, le lait plus onctueux», dit-elle. Ainsi, pour l’auteure de Mon âge (Gallimard, 2014), « traduire, c’est renoncer ».

« Le jaune d’oeuf est même rouge en italien ! », confirme Jean Portante qui continue de traduire « rosso d’uovo » littéralement « rouge d’œuf » dans ses livres pour ne pas trahir ses souvenirs, ou la langue de ses souvenirs. Cette langue de son enfance luxembourgeoise où le « gattone » [le gros chat, NdR] de sa mère italienne n’avait plus rien de félin, mais était un gros gâteau. « Certains de ces mots existent à présent dans ma famille », atteste-t-il.

L’helléniste Barbara Cassin, qui a dirigé l’ouvrage collectif Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles (Seuil, Le Robert 2004), n’a pas été bercée par plusieurs langues, mais le grec ancien s’est imposé à elle de façon incontournable, car « je ne pouvais lire Parménide ou comprendre l’éthique aristotélicienne en français ». Egalement germaniste, elle explique ne pas utiliser la langue pour communiquer, mais pour entrer dans les textes : « Je peux corriger une traduction duJournal de pensée de Hanna Harendt ou un texte de Heidegger, mais pas parler en allemand ». 

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L’exposition La voix du traducteur au Frac Lorraine en 2015

Bernard Hoepffner est, lui, venu à la traduction à la quarantaine après avoir été agriculteur, restaurateur d’objets d’Extrême-Orient, entre autres. « Ma compagne a vu un traducteur en moi », explique celui qui depuis lors a traduit environ 200 livres, de Joseph McElroy à Mark Twain jusqu’au récent Parapluie de Will Self. Une activité qui l’expose tout à la fois au doute, lancinant, et au plaisir, celui d’être entre deux langues : « Je traduis pour ces petits moments quasi orgasmiques où on a l’impression de sortir de la prison des langues».

Traduire, autrement dit, « embrasser à travers un mouchoir »

Pour percer ce qu’est « traduire », Jean Portante tente un passage par le terme allemand « übersetzen » qui plus qu’une transposition laisse entendre une superposition (übersetzen littéralement « poser de dessus ») ; Barbara Cassin, qui prépare actuellement une exposition sur la traduction pour le Mucen à Marseille, fait appel de son côté au mot en chinois, langue dans laquelle « traduire » équivaudrait à « retourner un tissus »… L’image fait tout de suite écho, pour Patrick McGuiness, à l’expression anglaise « kissing through a handkerchief », soit « embrasser à travers un mouchoir ». « On ne peut dire ce qu’est la traduction qu’en usant de métaphores », remarque-t-il. Barbara Cassin, soulignant l’impossibilité de prendre possession d’une langue, trouvera une comparaison moins romantique, mais peut être plus proche encore de ce que peut être l’acte de traduire, un « viol avec respect ». (Un viol « avec respect » !!! Ndr)

Contre toutes idées reçues, Bernard Hoepffner confie que l’éloge d’une traduction au motif « qu’on a l’impression que le texte a été écrit en français » est pour lui « une insulte ». Il s’agit en somme de garder un subtil équilibre, car « trop d’étrangeté et on rate l’étranger », relève Barbara Cassin citant Wilhelm von Humboldt. Il convient aussi de veiller à ne pas « domestiquer » le texte. Un tel lissage équivaut à « transformer en caniche un Grand Danois », s’amuse Patrick McGuiness. Il pointe plus avant l’enjeu du passage d’une langue minoritaire à une langue majoritaire. La traduction peut alors relever de l’entreprise de colonisation, dont l’objet serait  « d’apprivoiser la langue minoritaire, de la rendre acceptable ».

« Un néologisme ou une tournure étrangère seront accueillis en Angleterre par le commentaire « It’s incorrect », alors qu’en France, on opposera que « Ce n’est pas français », on est tout de suite exclu de la langue », note-t-il. Pourtant « les erreurs sont prégnantes », défend Bernard Hoepffner, qui raconte placer dans chacune de ses traductions le mot « retôt », antonyme de « retard », invention du fils de son ami Remy Lambrecht. Il garde l’espoir que Le Petit Robert intègre un jour ce néologisme « exclusivement traductif »

 Choisir dans quelle langue se taire

« L’histoire de la philosophie est l’histoire des erreurs de traduction », renchérit Barbara Cassin qui ouvre, en conclusion du débat, sur l’infini de la traduction, car « l’intraduisible est ce que l’on ne cesse de traduire ». Un abysse que seul l’absurde peut arriver à sonder. Celui de Patrick McGuiness qui observe qu’en Belgique, flammande et wallonne, « même les moines trappistes doivent choisir dans quelle langue se taire » et rappelle que, lorsqu’on demandait à Beckett s’il était anglais, celui-ci répondait : « Au contraire ! »

 

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Sorj Chalandon ou la folie d’un père

Invité du festival Le Livre à Metz, littérature et journalisme, l’ancien reporter de guerre de Libération, Sorj Chalandon, a livré des clefs essentielles de son œuvre romanesque, toujours écrite à quelques pas de sa vie. Une enfance d’enfant bègue, la trahison irlandaise, les horreurs de Sabra et Chatila, la folie d’un père et la littérature comme « quatrième mur ». 

Le quatrième mur (titre de son dernier roman, Grasset 2013), c’est le mur invisible qu’érige le comédien entre lui et le public, celui qui protège de la sonnerie des téléphones, des sifflets, de l’amour », explique Sorj Chalandon dans la petite salle de la médiathèque du Sablon, où des coussins ont été distribués pour ceux qui n’ont pu trouver de chaises. Le public se serre les coudes et trouve de la place. Ce n’est pas tous les jours qu’il est possible de rencontrer un homme qui a traversé plusieurs guerres, couvert les conflits qui ont fait la Une des quotidiens ces dernières décennies et qui a choisi à présent d’écrire des romans afin de « faire exploser la gangue de l’actualité et des faits ».

Les larmes, les colères, les épouvantes

« En tant que journaliste, je suis exclu du récit. Nous sommes les yeux et les oreilles de ceux qui n’y sont pas, une enveloppe vide », détaille celui qui fut correspondant de Libération pendant plus de trente ans. Pour séparer les faits des émotions qu’ils suscitent, il raconte diviser ses carnets à spirale en deux : « du côté droit, ce que je vois et j’entends, de l’autre, ce que je ressens et dont se fichent les lecteurs du journal ». Ce sont ces notes-là, côté cœur, « les larmes, les colères, les épouvantes » qu’il partage à présent dans ses romans. Des strates enfouies et l’indicible qu’il faut tout de même raconter. Les massacres de Sabra et Chatila où il fut parmi les trois premiers correspondants étrangers à pénétrer, la puanteur de la mort, le corps sans vie d’un enfant sous son t-shirt Mickey. « Je veux que ce soit d’un clinique terrifiant, qu’il n’y ait pas de mots de l’auteur entre ce t-shirt et le lecteur », dit-il, évoquant sa recherche d’une écriture, qui va « à l’os des mots ».

Lors de la remise du prix Goncourt des Lycéens en 2013, ceux-ci lui ont assuré « être entrés avec lui dans Sabra et Chatila » en lisant Le quatrième mur. Il y raconte l’histoire de Georges, un Français qui tente de monter Antigone de Jean Anouilh au Liban, en pleine guerre civile, avec des acteurs de toutes les confessions. Un projet utopique que le jeune militant devra confronter à la réalité de la guerre qui explose en 1982, bien différente de celle qu’il croit avoir vécue à Paris, où « le sang versé durant les manifestations tient sur un mouchoir de poche ».

« On ne sait pas ce qu’on a dans le ventre »

Le journaliste reprend l’histoire, la sienne avant de devenir celle de Georges. « À Chatila, dans une petite maison dont tous les occupants avaient été décimés, j’ai découvert sur un lit, une jeune femme, robe relevée, pieds et poings liés, étranglée, violée. C’est elle, Antigone. Cela a mis 30 ans, mais l’écrivain l’a relevée, en a fait une institutrice, lui a donné Georges… Et puis, je l’ai replacée là où je l’ai trouvée, par respect », partage-t-il dans un souffle. Entre Georges et Sorj, l’écrivain a glissé deux jours et deux ans, l’écart entre leurs dates de naissance. L’un est né le 16 mai 1950, l’autre le 14 mai 1952. « Je l’ai écrit pour voir ce qui serait advenu de moi si je n’étais pas revenu », confie-t-il, expliquant que la guerre avait pris possession de lui. « Je ne supportais plus les petits tracas de la paix », analyse-t-il encore effrayé de ses propres réactions. « On ne sait pas ce que l’on a dans le ventre », assure-t-il, agacé par le discours de ceux qui prétendent savoir de ce qu’ils auraient fait pendant la guerre ou sous la torture. Dans le roman, Georges hurle devant sa fille qui a fait tomber sa boule de glace. « À ce moment, il n’est plus un père », relève-t-il de son personnage absorbé par la guerre et sa barbarie.

Qu’est-ce qu’un père ? La question traverse tous ses livres, intrinsèquement liée à celle du mensonge et de son pendant, la recherche de vérité. « J’ai été élevé dans le mensonge », confie Sorj Chalandon, qui dit vouloir « expliquer d’où vient un texte ». Parfois, de l’impossibilité pour un écolier de remplir la case « profession du père » dans les formulaires. « Le mien était tour à tour espion, parachutiste, prof de judo, compagnon de la chanson », se souvient-il. Dans son livre à paraître à la rentrée, il éclaire une partie de son enfance marquée par ce père qui « se prétendait résistant, mais qui avait surtout beaucoup résisté contre les communistes et porté un uniforme qui n’était pas celui de la France. » Un passé encombrant, un père « étrange », « bizarre »… « fou », finit par livrer Sorj Chalandon avant de décrire les missions qu’il lui confiait, celle d’aller écrire à la craie des slogans pour l’OAS dans les rues de Lyon, juchée sur les épaules de son frère pour que l’on croie qu’un adulte avait rédigé le message. Avec interdiction d’en parler à qui que ce soit.

« Pour violer un garçon, on le frappe »

« Il m’a donné le vice de la fiction, que je canalise par l’écriture », constate l’auteur, dont l’œuvre et les souvenirs s’entrechoquent. Le début de Retour à Killybegs (« Quand mon père me battait, il criait en anglais, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. ») avec son habitude de marcher sur la pointe des pieds prise pour ne pas réveiller la violence paternelle et que l’adulte a conservée ; sa chambre d’enfant dont ni son père ni sa mère n’auront reconnu la description dans Le mensonge des pères (Grasset 2009), à jamais enfermés dans leur déni. « Pour violer un garçon, on le frappe », assène Sorj Chalandon, une formule foudroyante, comme tant d’autres inscrites dans la mémoire de ses lecteurs, et qui lui permet de clore un chapitre. Car, « j’écris pour en finir.», dit-il, « En finir avec la guerre, le père, le mensonge ».

 

 

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Roberto Saviano ovationné à Metz

L’écrivain et journaliste italien, sous protection policière constante depuis 10 ans, a donné, en ouverture du festival Le Livre à Metz une vidéo conférence via Skype. Le public, présent en nombre dans la salle de l’Esplanade, a salué son courage et manifesté son soutien par de longs applaudissements.

Roberto Saviano – ActuaLitté, CC BY SA 2.0

Elle est, selon Roberto Saviano, le cœur du capitalisme contemporain, la reine du monde avec le pétrole et le coltan, le vrai poumon de notre planète : la cocaïne. Dans son livre enquête Extra pure (Gallimard), l’écrivain et journaliste italien dénonce son trafic et les bénéfices colossaux qu’il génère. « Avec 1 000 euros d’investissement, après un an, tu peux gagner 500 000 euros », explique-t-il sur l’écran installé dans la grande salle de l’Esplanade à Metz. Non seulement les marges sont énormes, mais il est « bien plus facile de vendre un sachet de cocaïne qu’un petit paquet de diamants ». Ce commerce illégal et la criminalité qui l’accompagne provoquent des ravages partout dans le monde, notamment en Colombie et au Mexique, où Roberto Saviano a mené son enquête.

Éric Valmir, journaliste à France Inter, qui mène l’entretien, rappelle les milliers de décapitations qui y ont été passées sous silence, les journalistes éliminés par dizaine, le régime de terreur instauré par les cartels. Pour enquêter, Roberto Saviano a voyagé sous une fausse identité et travaillé avec les juges, les avocats, la police, cette dernière « peu fiable, car corrompue », et les journalistes mexicains qui continuent leur combat malgré le danger et la peur. La férocité, élément clef du système, est utilisée comme « forme de marketing », explique l’écrivain qui décrit les têtes humaines servant de ballons de foot et autres actes de déshumanisation visant à terroriser les « forces » d’opposition. « En Corse, la mafia ne tire que sur son territoire et que si c’est “nécessaire”, en Amérique du Sud, ça tire partout et surtout si c’est superflu », détaille-t-il.

Les codes d’honneur, une fiction

Roberto Saviano revient sur les fameux codes d’honneur qui constitueraient des règles inviolables entre mafieux, telles que l’omerta ou la hiérarchie. « Dans les années 70, il était impossible d’intégrer Cosa Nostra si tes parents étaient divorcés, ou avaient été communistes ou fascistes, ou encore si tu avais trahi ta femme », énumère-t-il. « En Calabre, le petit-fils d’un affilié a été jugé par l’organisation parce qu’il portait des shorts et avait trop de fiancées… Cela sert à imposer une discipline », mais la figure du parrain qui irait se mettre au soleil après s’être rempli les poches serait une pure fiction : « Si tu fais partie d’une organisation, tu sais que tu vas soit aller en prison, soit mourir ».

Quand des vagues d’arrestations sont menées, « les têtes tombent, mais le système demeure ». Et pour cause, il profite à beaucoup… Les banques européennes blanchiraient 90 % de l’argent de la drogue, selon Roberto Saviano, qui cite la banque HSBC condamnée aux États-Unis à payer un milliard de dollars en 2012 pour une opération de blanchiment d’argent en provenance des cartels. « Il ne s’agit pas de négligence ou d’indigence, mais de complicité avérée », insiste-t-il.

Un an de cocaïne en échange d’un sous-marin russe

Les flux déplacés sont colossaux, partout dans le monde. Pour illustrer les pouvoirs et les sommes en jeu, Roberto Saviano cite l’anecdote d’une transaction entre l’Amérique du Sud et la Russie, qui a vu apparaître une nouvelle mafia depuis les années 90. « Les Sud-Américains ne voulaient plus échanger 1 kilo de cocaïne contre 2 kilos d’héroïne, les Russes ont alors proposé un an de cocaïne contre… un sous-marin russe ! »  Que faire ? Les opérations policières menées sont importantes, estime Roberto Saviano, même si elles ne sont pas immédiatement efficaces, car elles mettent en évidence les mécanismes à l’œuvre et les cheminements internationaux, d’Amérique du Sud via l’Afrique équatoriale et l’Europe, du Monténégro à l’Italie.

« Et la France ? », interroge Eric Valmir. « Ah, je pourrais lui dédier un livre », avec des mafias très actives sur la Côte d’Azur et en Corse. Il « espère bientôt le raconter », exposant au passage un mode opératoire. « La cocaïne arrive souvent sur des yachts ou de beaux catamarans » et non par cargo comme l’album de Tintin Coke en stock l’a inscrit dans nos imaginaires. Elle serait en France beaucoup consommée en raison de son bas prix et présente partout, dans les villes, les banlieues, mais « les politiques n’en parlent jamais et délèguent cela à la police », note l’auteur.

Après une heure de démonstration, le public s’interroge : « Y’a-t-il des territoires épargnés, un moyen de s’en sortir ? » « Non, la drogue est partout », assure-t-il, même si certaines régions sont moins touchées que d’autres, et la seule solution serait de légaliser. « Un an après la légalisation de la marijuana au Colorado, la consommation de cocaïne a baissé », argumente Roberto Saviano, qui serait pour une légalisation de la cocaïne, elle-même, malgré le problème moral qu’elle pose. Il précise : « Une légalisation avec des règles strictes de consommation, sinon c’est la prohibition et les mafieux qui s’enrichissent ». Bien possible que les profits ainsi générés suffiraient à rembourser la dette de l’Europe.

Comment vivre au milieu de toute cette pourriture ?

Transporté de caserne en caserne depuis 10 ans, sous protection policière constante (le livre est dédié à « tous les carabiniers qui assurent sa protection, aux 38 000 heures passées ensemble et à celle qui viendront », Ndr), sans perspective d’échapper un jour à la menace de ses ennemis, « comment trouver un peu de légèreté au milieu de toute cette pourriture ? », interroge Eric Valmir. « Ma vengeance est de continuer à écrire, de prouver qu’ils n’ont pas gagné », avance Roberto Saviano qui dit n’avoir jamais eu vocation à l’héroïsme.

 

« Si je pouvais retourner en arrière, je le ferai. Mais je ne peux pas, alors je continue ». Il assure n’avoir pas mesuré les risques, d’autres que lui avaient déjà écrit sur la mafia sans être mis à mort, mais « c’est le succès de mes mots qui a fait la différence. Les mafieux craignent ceux qui lisent, pas ce que j’écris ». Parmi ses peurs, il en cite deux : la première, « que les gens pensent ces réalités comme lointaines », contre laquelle il lutte avec ses mots et sa littérature, la seconde « que cela m’atteigne de l’intérieur », contre laquelle il en peut rien.

Il se dit pourtant « privilégié », puisqu’en vie, et a une pensée pour tous ceux qui ont été massacrés et ne peuvent plus parler, ceux dont la mort rappelle que la liberté d’expression n’est pas un droit acquis pour toujours. 

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Sérigraphies littéraires autour du Conte de la dernière pensée

Le Tripode poursuit ses « 400 coups ». Ce projet artistique initié l’an passé propose à vingt artistes d’exprimer leur vision d’un texte publié par la maison d’édition. L’expérimentation graphique se poursuivra jusqu’en 2023, soit 400 affiches au total.

Edgar

A l’occasion de la venue exceptionnelle de Edgar Hilsenrath en France, les éditions Le Tripode ont confié la réalisation d’une quarantaine de sérigraphies à des artistes, toutes inspirées de son roman Le conte de la dernière pensée ( traduction de Bernard Kreiss). Dans ce roman non autobiographique, Edgard Hilsenrath aborde le génocide arménien à travers l’histoire de Thovma Khatisian. 

Né dans une famille juive allemande le 2 avril 1926 à Leipzig, Edgar Hilsenrath est lui même rescapé de la Shoah. Dans les années 70, il émigre en Palestine, puis en France et aux États-Unis, avant de revenir en Allemagne. Ses romans Nuit,Le nazi et le barbier, Fuck America ou encore Orgasme à Moscou sont des best-sellers traduits dans une vingtaine de langues. Il y relate, dans une langue très crue et avec un humour noir qui est sa marque, son expérience du ghetto.

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Alors qu’est commémoré le centenaire du génocide arménien, le grand auteur allemand Edgar Hilsenrath était de passage en France à la Maison de la Poésie.

« Je suis tombé amoureux du peuple arménien et du sujet. Je me sentais moi-même arménien pendant l’écriture du Conte de la dernière pensée », raconte Edgar Hilsenrath (89 ans) qui a fait le déplacement de Berlin à Paris en cette semaine de commémoration du génocide arménien et participait mardi 21 avril 2015 à une lecture à la Maison de la Poésie.

Joachim Umlauf, directeur du Goethe Institut de Paris, qui a co-organisé avec Le Tripode la venue de Edgar Hilsenrath en France, rappelle que l’auteur juif allemand est considéré comme « l’un des plus grand écrivains germanophones de ces 50 dernières années » et exprime toute son admiration pour son « œuvre immense, redécouverte sur le tard ». Il explique ensuite la place à part que tient dans l’oeuvre d’Edgar Hilsenrath Le conte de la dernière pensée, seul roman qui ne soit pas consacré à la shoah. Tous les autres livres de l’auteur sont inspirés de l’histoire de sa famille déportée dans un ghetto roumain, puis contrainte à l’exil en Palestine, en France et aux USA.

« J’avais écrit plusieurs romans sur la shoah, je voulais encore en écrire un sur l’holocauste, mais plus sur l’holocauste juif. Je suis tombé automatiquement sur le génocide arménien », explique le vieil homme, dont la publication du premier livre Nuit a suscité de vives polémiques, avant d’être reconnu comme une œuvre majeure. Trop noir, trop cru, trop tôt ?

L’holocauste décrit du point de vue des nazis

« Le public n’était pas prêt », avance Joachim Umlauf, contredit par le malicieux Edgar Hilsenrath qui lance : « Je ne pense pas que les gens ne sont pas prêts, ce sont les éditeurs qui le croient ! ». Son second livre Le nazi et le barbier, sorti aux USA en 1971, puis en Allemagne en 1977, fit aussi couler beaucoup d’encre. Pour la première fois l’holocauste était décrit du point de vue des nazis, avec le même humour noir qui traverse toute son œuvre et rendit difficile sa publication après guerre. Le livre fut ainsi longtemps boycotté par les éditeurs allemands qui avaient peur d’être taxés d’antisémitisme. « Je me suis beaucoup amusé à l’écrire », confie Edgar Hilsenrath dont les récits inclassables oscillent toujours entre le tragique et le burlesque, l’horreur et la farce, le témoignage historique et la satire.

« C’est une œuvre très hybride, et même « trash », d’une originalité énorme », résume Joachim Umlauf qui rappelle que le Prix Nerval SGDL/Goethe Institut a été décerné aux traducteurs français de Nuit en 2012, Sacha Zilberfarb et Jörg Stickan. Cette reconnaissance et l’entreprise de republication engagée par le Tripode [à l’époque les éditions Attila, NdR] permirent à beaucoup de découvrir ou de redécouvrir le texte. Le Conte de la dernière pensée a été pour sa part traduit par Bernard Kreiss. Déjà auteur de la première traduction parue en 1992, celui-ci a voulu réviser l’ensemble du texte, au motif « qu’en 20 ans, un homme change, et dans le meilleur des cas, il se bonnifie ». La nouvelle version rétablit également la typographie, quelque peu bousculée dans la précédente édition.

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L’hebdo Le Un, petite reine de Metz

« Une fois par semaine, un sujet, une page, une heure de lecture », mais plus d’un lecteur, c’est la formule de ce journal papier lancé il y a tout juste un an. Eric Fottorino, ancien directeur du journal Le Monde, a présenté au public du festival Le livre à Metz, littérature et journalisme, son hebdomadaire Le Un.  

 1er hors-série du Un sur le Tour de France fin juin

 L’ancien directeur du quotidien Le Monde, explique avoir souhaité « créer un journal qui n’impose pas une opinion, mais qui laisse des idées s’exprimer pour que d’autres puissent les contredire » et chercher par ailleurs à « sortir de l’entre-soi ».

Différentes voix s’y expriment donc, anthropologue, sociologue, philosophe, écrivain, historien, etc. dans le but d’apporter des « explications ». Le mot dérive du latin « plicare », souligne Eric Fottorino, car leUn a la particularité de se déplier. Une grande page pliée en quatre, sans agrafe ni page volante. Le format aura surpris au départ, mais a l’avantage de pouvoir être lu en une heure et d’éviter ainsi « l’effet de piles, motif à frustration pour le lecteur », observe Éric Fottorino

Un arbre touffu de 50 feuilles

Au moment de sa création, le poète syrien Adonis aurait avancé qu’il fallait que ce soit un arbre, pour qu’il puisse « enfoncer ses racines et capter la lumière ». Et ainsi se dresse le chiffre 1 en Une, de façon « raisonnablement phallique », observe-t-on dans le public. Après un an, l’arbre est touffu de 50 feuilles et devrait approcher l’équilibre à la fin de l’année, avec 25 000 lecteurs hebdomadaires, dont 40 % auraient moins de 30 ans. Côté illustration, les pages « Repères », signées par Jochen Gerner pour la plupart, sont « de plus en plus souvent utilisées comme base de savoir pour illustrer des publications, notamment scolaires », explique le dessinateur. L’ensemble de ses planches fera prochainement l’objet d’une exposition au Club de la presse à Strasbourg.

Un hors série fin juin sur le Tour de France

Fin juin, le Un sortira son premier hors série. Ceux qui connaissent la passion de Eric Fottorino pour la petite reine auront déjà deviné quel en sera l’objet : un siècle de tour de France. À la question de savoir ce qui manque encore au journal, son directeur cite avec regret les grandes enquêtes et les longs reportages. « Une question de moyens », avance-t-il. En attendant ces récits au long cours, on pourra toujours relire quelques articles sur le site, par exemple celui de Mathias Enard sur Les langues, belles étrangères et profiter de l’offre anniversaire à 1 euro jusqu’au 30 avril (2,80 euros en kiosque).

 

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Prendre le pouls du monde à Metz

Le Livre à Metz a, cette année encore, séduit un large public, avec 200 auteurs ou journalistes venus parler de leur actualité éditoriale, mais aussi de leurs peurs, de leurs désirs et du monde tel qu’il ne va pas très fort. 

« Radio Live Désobéir », une expérience de journalisme live à Metz

Du douloureux regard posé par Yannick Haenel sur l’Italie berlusconienne aux blagues potaches de l’équipe de Fluide glacial en passant par la philosophie foraine de Alain Guyard, la thématique Mauvais genre retenue cette année a suscité des réflexions riches et souvent éclairantes sur ce qui est considéré comme hors-norme, dérangeant ou franchement subversif et sur les si confortables étiquettes que l’on a tôt fait d’accoler. Au fil des rencontres et des débats, quelques épisodes de cette 28e édition que l’on a plaisir à se remémorer…

Pisser dans ses frites 

En premier lieu, notons quelques expressions qu’il conviendrait de faire passer dans le langage courant, tel l’indispensable « pisser dans ses frites », apporté par Patrick McGuinness et extrait de son roman autobiographique Vide-grenier (Grasset, 2015), prétexte à une belle démonstration sur le sentiment d’étrangeté de celui qui grandit entre deux langues, en l’occurrence l’irlandais et le belge.

Les élèves du lycée Julie Daubié de Rombas, qui présentaient le travail accompli avec les Aurélie Charron et Caroline Gillet de France Inter, auront, eux, retenu les paroles du journaliste algérien, Abdou Semmar, décrivant la propagande des médias nationaux lors du Printemps arabe, en 2011 : « Il était partout écrit que les jeunes se battaient pour obtenir un bidon d’huile. Mais, quel jeune fantasmerait sur un bidon d’huile ! » CQFD. Aucun des élèves présents ne saurait contester. D’autres se diront marqués par les paroles de la jeune journaliste indienne Sandija Sultana, arrivée en France seule pour fuir un mariage forcé au Bangladesh ou le témoignage de Anastasia Kirilenko sur son enfance sibérienne et la Russie de Poutine.

Chargés de recueillir des enregistrements radio sur ce qui est hors-norme, les lycéens ont réalisé une étonnante compilation de témoignages sur la liberté de choix, que ce soit celui d’une petite fille voulant monter sur le ring, celui d’une mère confrontée à la conversion de son fils ou d’une quadra revendiquant son droit à la soumission SM. Leurs prises de sons sont rassemblées sur ce soundcloud.

Les mots, une invention pour contourner le réel

Journalistes en début de carrière ou vieux briscards de l’information, tous s’interrogent sur les fondements du métier et la possibilité de l’exercer dans une époque bouleversée par la vitesse de diffusion de l’information et le modèle libéral. Philippe Lefait, qui animait plusieurs débats, appelle ainsi à sortir de l’immédiateté pour prendre de la distance, Stéphane Paoli, qui a franchi le pas du journalisme à la littérature, s’interroge sur l’usage des mots, « une invention pour contourner le réel, un arrangement » et critique le journalisme actuel « installé dans la construction d’un déni permanent ».

« Les narrateurs du monde, ce sont les écrivains (et non les journalistes. Ndr» renchérit son mentor et ami Alain Rey, avec lequel il cosigne un échange épistolaire Causa (JC Lattès, 2015). L’érudit « marchand de mots », tel qu’il se définit lui-même, n’aura pas manqué de livrer, au cours de leur intervention à l’église St-Pierre aux Nonnains, quelques lumineuses clefs étymologiques et autres considérations grammaticales sur des expressions courantes, telles que « Français de souche » par exemple : « La souche est un morceau d’arbre mort, contrairement à la racine qui est, elle, bien vivace. Certains feraient bien de s’en rappeler », souligne avec malice le lexicographe qui rectifie également quelques idées reçues, ainsi le « dia » de dialogue ne signifierait pas « deux’, mais “à travers » : ‘Étymologiquement, on peut être 10 000 à dialoguer’.

Les baignoires ressorties des salles de bain

Le lendemain, le public aura pris tout autant de plaisir à entendre Florence Aubenas (En France, L’olivier 2014) relater ses rencontres avec les ‘petites gens’, ‘la France d’en bas’ et autres ‘gens de peu’, ainsi qu’est souvent appelée l’humanité qui peine à se faire entendre. Elle rapporte comment à Monceaux-les-mines, les ‘baignoires qui avaient symbolisé l’accès au confort dans les années 70, sont ressorties sur les trottoirs, par ce que les gens n’ont plus les moyens de payer l’eau‘ et attire l’attention sur ‘cette misère qui ne se voit pas encore’.

Au cours du même débat intitulé La bataille de France, l’anthropologue Patrick Declerk, à qui l’on doit le chef d’œuvre Les naufragés (Terres humaines 2003), interrogé sur la possibilité pour l’homme de modifier le réel, répond laconiquement : ‘J’ai été psychanalyste pendant 20 ans. Je n’en ai pas honte. Une psychanalyse réussie, ce peut être une minute de liberté gagnée. Sinon, je donne de l’argent aux mendiants. Est-ce qu’ils le boivent ? J’espère ! ‘ Un regard noir sur l’humanité, compensé par un plaidoyer pour la pitié ‘plus forte que l’attention à laquelle il manque la souffrance commune’, une humaine compassion justifiée par le fait que ‘le dernier des abrutis est biologiquement, métaphysiquement, fondamentalement mon frère’

On croit à la victoire, sinon on ne se bat pas

Comment résister aux tragédies, surmonter l’horreur du spectacle du monde ? Réponse au débat intitulé Résister, c’est créer, où l’écrivain In Koli Jean Bofane interrogé sur son dernier livre Congo Inc.(Actes sud, 2014) revient sur les événements tragiques qui ensanglantent la région des Grands lacs. Il raconte les menaces pesant sur le docteur Denis Mukwege, les viols ‘pour détruire le tissu social’, les 400 étudiants descendus manifester bien qu’ils savaient qu’ils allaient mourir. ‘Mais le combat est là, on croit à la victoire, sinon on ne se bat pas’, explique-t-il, réussissant à faire rire la salle sur un tout autre sujet, les mœurs du bonobo, pour finir sur les raisons de son pacifisme notoire : l’absence de concurrence et le règne des femelles.

Lors de cette table ronde, Yannick Haenel (Je cherche L’Italie, Gallimard 2014) évoque une société où ‘tout est intolérable et on supporte tout’ et constate que ‘la colère ne bute plus que sur des fantasmes’. De son exil à Florence pendant quatre ans, il ramène un profond désarroi devant cette ‘Italie introuvable’ sous son costume berlusconien. ‘Quand je parle de beauté, les gens me rient au nez. Ça leur semble faire ‘17e siècle »‘… Il y aura tout de même vécu un moment d’émerveillement devant une œuvre conjointe de Fra Angelico et de la lumière, ‘une plaine heureuse où la destruction ne vous détruit plus’.

Mauvaises filles et ravies de l’être

Autre démonstration que ‘résister, c’est créer’ et parfois aussi, s’imposer comme créateur, a fortiori si on est une créatrice… La table ronde intitulée Mauvaises filles a d’emblée soulevé les interrogations des participantes sur cette étiquette accolée à leurs livres. D’une même voix, elles ont rappelé qu’ ‘elles n’écrivaient pas avec leur sexe, mais avec leur cerveau’ et que l’écriture n’avait pas de genre. Réfléchissant à leur expérience du féminisme, Virginia Bart (Le meilleur du monde, Buchet-Chastel 2014) a dit n’avoir ressenti l’inégalité entre les sexes ‘qu’une fois arrivée sur le marché du travail’, Cécile Coulon de 20 ans sa cadette (Le cœur du Pélican, Viviane Hamy 2015) confié de son côté avoir ‘découvert le féminisme dans les livres d’Annie Ernaux‘ et Camille Burger (Linda Glamouze, Audie 2009) dénoncé ‘les blogs ‘girly’, tenus par des criminelles qui, avec leurs histoires de slips, nous détournent des problèmes contemporains’.

Clémentine Mélois a défendu pour sa part, la liberté de ne s’exprimer que sur ce qui avait motivé son invitation, à savoir son livre Cent titres (Grasset, 2014) où elle pratique l’art du détournement sous toutes ses formes et dans tous les genres. Un ouvrage hautement référencé, qui puise autant dans la culture populaire que classique, et une excellente démonstration que l’humour est définitivement ‘transgenre’ et sans chapelle.

 

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Traduction : mission impossible, ou presque…

Présente pour la seconde année au Salon du livre, l’École de traduction littéraire du CNL a livré un petit aperçu des « colles » auxquelles ses élèves sont régulièrement confrontés qu’ils travaillent à traduire de la littérature, des dessins animés ou des jeux vidéo. Le public a largement joué le jeu de cette « traduction impossible ».

Les élèves de l’ETL du CNL, promotion 2015, au salon du livre

Le salon littéraire du CNL aura fait le plein d’éclats de rire pendant l’heure et demie durant laquelle huit des 16 élèves de l’ETL étaient venus présenter quelques pierres d’achoppement placées sur leur parcours de traducteur. L’exercice a débuté par une petite série de proverbes albanais, dont la transcription mot à mot de la version d’origine demandait un bel effort d’imagination pour deviner leur équivalent dans la langue de Molière. À commencer par le plus facile, « Viens père, je vais t’apprendre les vaches », rapidement identifié comme « On n’apprend pas aux vieux singes à faire la grimace », suivi d’un plus énigmatique « Il ne faut pas porter deux citrouilles sous l’aisselle », sous lequel une traductrice aguerrie a finalement reconnu notre proverbiale recommandation « ne pas courir deux lièvres à la fois ».

Le jeu de mots douteux

Les jeux de mots de la série de dessin animé américaine Les Griffin ont offert un vaste champ expérimental au public. La traductrice donne tout d’abord le contexte, décrit l’image (un rabbin est interrogé sur le prix d’une circoncision) et livre la version originale « Rabbi, how much do you charge for a circumcision ? Nothing, just the tips ». Elle pointe la difficulté, à savoir le double sens de « tips », tout à la fois « pourboires » et « bouts »… « Faut-il conserver le côté douteux du jeu de mots ? », interroge un participant zélé. « Absolument ! C’est indispensable », explique la traductrice, le but du jeu étant de coller au plus près à la version originale.

Quelques minutes de cogitation, les premières propositions fusent, de l’idée de « joindre les deux bouts » en passant par « tirer le diable par la queue » ou le très radical « je vais te faire une réduction », mais ce sera « la carte à prépuce » qui remportera le plus d’adhésions. La traductrice, rompue aux techniques de la « voice over » (doublage) et du sous-titrage, livre sa propre solution et quelques astuces de professionnels qui permettent parfois de contourner une difficulté, ainsi « nous faisons souvent parler les personnages quand ils ont le dos tourné », explique Marie Causse.

 La musique de la pluie en japonais

 Après ce petit échauffement, Olivier Mannoni, directeur de l’ETL, en charge pour l’occasion des recherches iconographiques – très réussies — qui illustrent ces colles, annonce que la suite sera beaucoup plus difficile. De la même façon que les élèves traduisant 12 langues au total sont parfois amenés à traduire des langues qu’ils ne maîtrisent pas, car, explique Olivier Mannoni, « ils apprennent à l’ETL les techniques pour passer d’un univers à un autre, et non le passage d’une langue à une autre », le public est convié à un exercice de traduction de mangas japonais, ou plutôt des onomatopées dont ils sont truffés. Miyako Slocombe a répertorié celles qui simulent le bruit de la pluie par ordre d’intensité, de la plus légère « potsou, potsou » à la plus drue « zaaa », mais elle a aussi glissé quelques autres interjections, le coquin « fouli, fouli » (léger mouvement des hanches ou des fesses) ou le fameux « niko » (sourire) dont la traduction dépend bien sûr de l’expression du dessin.

Après un détour par le dernier roman de Martin Suter qui obligera les traducteurs à faire passer un banquier voleur plutôt par la fenêtre que sous la porte, le public est invité à se pencher sur « la tête en galette de pomme de terre » d’une mère de famille allemande, personnage d’un livre jeunesse. La difficulté est ici de rendre au texte son potentiel romantique. « La moindre phrase en français devient hautement chargée d’érotisme pour une oreille allemande », témoigne une auditrice qui précise habiter outre-Rhin. C’est un début de piste. Après avoir troqué la patate pour les carottes et tenté la cassolette, la traductrice optera finalement par une transformation des plats en langue italienne, laquelle aurait la même force d’évocation en français. « C’est une bonne solution », confirme Olivier Mannoni, qui attire l’attention du public sur les détours que les traducteurs sont parfois contraints d’emprunter.

Un niveau de langue adapté à l’âge du lecteur

Pour finir, ce sont les vilenies et le machiavélisme des Orphelins Baudelaire, série de romans pour les adolescents traduite de l’anglais, qui occuperont tous les esprits. La « colle » est proposée par Rose-Marie Vassallo, traductrice, entre autres, de livres pour la jeunesse, qui comptent parmi les traductions les plus difficiles tant le rythme, la musicalité et le niveau de langue doivent être parfaitement adaptés à l’âge de leur lecteur. Il s’agit ici de traduire l’ultime phrase d’un chapitre, à première vue fort simple, « They had each other ».

« Typiquement le genre de phrase avec laquelle on commence le matin et on finit le soir, pensant à renégocier le prix du feuillet », évalue Olivier Mannoni. Comment rendre la menace larvée dans ces inextricables liens familiaux ? L’adjectif « possédé » jaillit de la salle. « Oui, c’est un beau mot chargé d’équivoque », reconnaît-on sur le plateau. La formule « Un pour tous, tous pourris » sera aussi bien accueillie, mais le plus apprécié sera « Ils étaient liés. Pieds et poings. », car « cela est percutant, inquiétant et surtout conserve le rythme de l’anglais ». Au traducteur de trancher. 

L’ETL, dont la troisième promotion a débuté en janvier dernier, accueillera une quatrième promotion à partir de février 2016. Pour tout renseignement, contacter Marlène SERIN à l’Asfored, 21 rue Charles-Fourier, 75013 Paris. Tél. : +33 1 45 88 04 31. Email : etl-cnl@asfored.org

 

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